A la frontière entre Zimbabwe et Afrique du Sud, trafic de cigarettes et clandestins de la faim


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A 500 kilomètres au nord de Johannesburg, Musina est la dernière ville sud-africaine avant le poste frontière de Beitbridge. Arrivé là, à une demi-heure de voiture de l’unique point d’entrée officiel vers le Zimbabwe, il suffit de se garer sur un parking et de patienter. A peine le temps de regarder sa montre qu’un jeune homme toque à la vitre : « Des cigarettes, ça vous intéresse ? » Blessing*, la vingtaine, a repéré les plaques d’immatriculation de la province de Johannesburg. Généralement, c’est avec ce genre de voyageurs qu’il fait ses meilleurs coups. Les « clients » prêts à rouler mille kilomètres pour des cigarettes illégales made in Zimbabwe achètent souvent en gros.

Le trafic n’a rien de nouveau par ici. Traditionnellement, le tabac zimbabwéen importé illégalement en Afrique du Sud est revendu sous le manteau 30 % moins cher, d’après un rapport du cercle de réflexion américain Atlantic Council publié en 2019. Mais les règles du jeu ont changé depuis que l’Afrique du Sud a interdit la vente de cigarettes dans le cadre de la lutte contre la propagation du nouveau coronavirus, le 26 mars. Désormais, les quelque 9 millions de fumeurs sud-africains n’ont d’autre choix que le marché noir pour s’offrir leur dose de nicotine. Après quatre mois d’interdiction, les prix ont été multipliés par trois en moyenne et trouver des marques occidentales relève du sacerdoce.

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Blessing, lui, tourne à plein régime. « Je passe au Zimbabwe tous les jours, parfois deux fois par jour. » Officiellement, la frontière est fermée pour cause de pandémie. Mais si Beitbridge est l’un des passages transfrontaliers les plus fréquentés d’Afrique, il est aussi l’un des plus poreux. En passant par le bush, Blessing fait l’aller-retour en quelques heures. Les patrouilles de soldats ? « Les soldats, ils ne font rien. Si tu te fais prendre, tu lâches un billet et tu continues ta route. » La clôture ? Il éclate de rire : « Quelle clôture ? On l’a déjà coupée dans tous les sens, elle est pleine de trous. Ils n’ont qu’à la réparer, on recoupera, ils répareront encore et on recoupera encore. »

« Du pur gaspillage »

Au Parlement et dans les ministères, on rit beaucoup moins de cette histoire de clôture. Erigé à la hâte dans l’idée d’endiguer les passages clandestins susceptibles d’introduire le nouveau coronavirus en Afrique du Sud, le mur de barbelés est devenu une affaire d’Etat. Haut de 1,80 mètre, doublé de six rouleaux de fils de fer à lames de rasoir, l’installation s’étend sur 40 km. Coût de l’opération : 37 millions de rands – près de 2 millions d’euros. Mais voilà qu’à peine terminé, l’épais grillage n’est déjà plus qu’une passoire. Une pince coupante suffit à en venir à bout en quelques minutes.

Dès le 13 avril, alors que la clôture n’est pas encore achevée, des images montrent les premières brèches sur les réseaux sociaux. Rapidement, des questions se posent sur l’efficacité du projet et son coût. « C’est du pur gaspillage, il est complètement naïf de penser que ce type d’installation seul pourrait être d’une quelconque utilité. Un dispositif comme celui-ci doit être doublé d’une surveillance constante avec un réel effet dissuasif pour être efficace. Il faut définir une vraie stratégie », estime Jakkie Cilliers, fondateur de l’Institute for Security Studies, spécialisé dans les questions de sécurité.

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Depuis l’explosion du scandale, le gouvernement refuse de payer le solde de la facture et plusieurs enquêtes sont en cours sur la régularité de l’attribution du chantier, décidée en moins d’une semaine. « Nous estimons que la qualité n’est pas au rendez-vous pour le prix. Quand on voit ce qu’il se passe à la frontière, il est clair que le travail n’a pas été fait correctement et que les contribuables ont été menés en bateau. Nous voulons savoir s’il y a eu des abus dans l’attribution du marché », explique Mkhuleko Hlengwa, député et président de la commission parlementaire chargée de veiller sur les comptes publics.

Près de trois mois après l’achèvement du chantier, en filant vers l’est depuis le poste frontière de Beitbridge, on compte pas moins d’une cinquantaine d’ouvertures sur 20 kilomètres. Certaines sont juste assez larges pour laisser passer un homme. D’autres scindent la clôture en deux sur toute sa hauteur.

De l’autre côté

En parallèle des « petits », à l’instar de Blessing et de son activité qu’on est tenté de qualifier d’artisanale, des réseaux criminels mènent le trafic à grande échelle. « Ces gars-là ne rigolent pas, ils peuvent passer six cents cartons en une nuit », explique Nicholas*, un autre contrebandier. Soit 300 000 paquets de cigarettes, à raison de cinquante cartouches par carton. Acheté environ 260 euros au Zimbabwe, le carton de Remington Gold, l’une des marques les plus trafiquées, est revendu le double de l’autre côté de la frontière. A Johannesburg, il peut même se monnayer 1 300 euros. Les cartouches, elles, sont revendues au détail entre 30 et 40 euros. Un seul passage peut générer plusieurs centaines de milliers d’euros de bénéfices. A ce compte-là, les trafiquants ne prennent pas de risques. « Ils n’utilisent jamais le même passage parce que les brèches peuvent être surveillées une fois repérées et tous les soldats n’acceptent pas les pots-de-vin. Donc, bientôt, la clôture sera complètement détruite, comme l’ancienne », poursuit Nicholas.

Car ce n’est pas la première fois que l’Afrique du Sud s’essaie à installer une clôture avec le Zimbabwe. De « l’ancienne » demeurent seulement quelques poteaux et, sur de larges portions, un grillage mis à terre. Ces passages à nu, plus éloignés de Beitbridge, sont utilisés par un autre genre de clandestins. Ceux-là arrivent du Zimbabwe les mains vides. Après avoir traversé le lit de la rivière Limpopo qui marque la frontière avec l’Afrique du Sud, ils émergent du bush par vagues de dix ou quinze avant de grimper dans des pick-up qui démarrent sans attendre en direction de la ville la plus proche.

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S’ils ne croisent aucun soldat sur la route, ils feront le chemin en sens inverse les bras chargés de bidons d’huile et de sacs de farine de maïs avant la tombée de la nuit. Ces passages-là aussi se multiplient depuis que l’arrivée du Covid-19 a fait flamber encore un peu plus les prix au Zimbabwe. Plongé dans une grave crise monétaire, le pays affichait 737 % d’inflation en juin. Aux patrouilles qui pourraient les aborder, les passagers tenteront d’expliquer qu’ils travaillent dans les fermes installées le long de la piste. Mais les militaires connaissent bien le manège des clandestins de la faim. Ce jour-là, le pick-up qui vient d’être arrêté ne passera pas.

*Les prénoms ont été changés à la demande des interviewés.



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