D’où vient ce chiffre de 165 000 enfants violés chaque année en France ?

Des médias et des associations reprennent en chœur cette affirmation selon laquelle 165 000 enfants sont victimes de viol et tentative de viol chaque année en France. Il s’agit pourtant d’une estimation très difficile à vérifier.

« Aujourd’hui on sait qu’il y a 165 000 enfants violés chaque année en France », voici ce que l’on pouvait encore entendre mardi 14 septembre sur France Inter, dans la bouche d’Andréa Bescond, réalisatrice du film Les Chatouilles et auteure de Et si on parlait ? (une collection de livres à l’attention des enfants leur expliquant les violences dont ils peuvent être victimes). Ce chiffre impressionne, mais il est difficile à vérifier. 

Un chiffre qui ne sort pas de nulle part

Ce chiffre de « 165 000 enfants violés chaque année en France », Andréa Bescond ne le sort pas de son chapeau. On le retrouve dans de nombreux articles de presse et sur les sites internet de plusieurs associations de protection de l’enfance, notamment l’Unicef France. En remontant le fil, on découvre que l’une de ces associations en est en réalité à l’origine : l’association Mémoire traumatique et victimologie. « On évalue que chaque année, 130 000 filles et 35 000 garçons ont subi des viols et tentatives de viols en plus des 94 000 femmes majeures et hommes majeurs (estimation à partir des enquêtes de victimation CSF, 2008 ; ONDRP 2012-2017 ; VIRAGE 2017) », peut-on notamment lire sur son site internet. Contactée par franceinfo, la présidente de cette association, la psychiatre Muriel Salmona, confirme que son association est à l’origine de cette évaluation. Muriel Salmona explique qu’il s’agit en réalité d’une « extrapolation réalisée sur la base de plusieurs enquêtes de victimation car le nombre de plaintes pour viols sur mineurs est forcément sous-estimé ». 

Un nombre de plaintes en dessous de la réalité

Un rapport du Sénat datant de 2018 confirme la difficulté d’évaluer le nombre de violences sexuelles subies par les mineurs. « Comment estimer, à l’échelle nationale, la prévalence des violences sexuelles vécues par les mineurs ? Peu dénoncées, elles restent difficiles à quantifier », admettent les rapporteurs, ajoutant que « les données statistiques sur les infractions sexuelles commises à l’encontre des mineurs sont peu nombreuses, soumises à d’importants biais d’interprétation et difficilement comparables entre elles. » Si l’on s’en tient aux chiffres du ministère de l’Intérieur, on recense effectivement un peu plus de 7 000 plaintes (auprès de la police et de la gendarmerie) pour viols sur mineurs en 2019. Or on sait qu’en la matière, peu d’agressions aboutissent à des plaintes. On sait notamment que seuls 10% des viols sur adulte font l’objet d’une plainte. Affirmer qu’il n’y a que 7 000 enfants violés par an en France sur la base de ces données serait donc forcément en deçà de la réalité. Toutefois, comment expliquer un écart aussi grand entre les chiffres ministériels et l’estimation de cette association ? 

Un mode de calcul qui n’est pas transparent

Partant du constat que les chiffres officiels ne pouvaient témoigner de la réalité des violences sexuelles subies par les mineurs en France, Muriel Salmona explique que son association a donc décidé d’effectuer sa propre estimation. La présidente de l’association assure qu’il ne s’agit pas d’une évaluation « en l’air », mais d’une estimation sérieuse réalisée avec l’aide d’une statisticienne sur la base des données déjà recueillies lors des enquêtes de victimation menées auprès d’adultes et tenant compte de certains critères démographiques. Muriel Salmona concède qu’il s’agit d’un calcul complexe mais assure que le résultat lui-même reste probablement encore sous-estimé. Le problème, c’est qu’en ne donnant pas le détail de ce calcul, il devient impossible de vérifier si cette estimation est bien pertinente.

Cyril Rizk, ancien responsable des statistiques à l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), nous confirme qu’en l’état, ce chiffre est impossible à vérifier. « Le principe est qu’un chiffre ne peut éclairer le débat public qu’à condition que son mode de calcul soit transparent », explique l’expert. Et il conclut : « L’absence de transparence sur la méthode conduit à s’interroger sur le chiffre et non sur la réalité que l’on cherche à appréhender ».



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