Epargne : pour relancer, il va falloir libérer des livrets

Vacances annulées, restaurants et cinéma fermés, gros achats reportés, projets immobiliers remis à plus tard… Privés d’opportunité de consommation en raison du confinement, les Français – du moins ceux qui ne sont pas trop affectés par la crise – n’ont guère d’autre option que de remplir leur bas de laine.

Rien que pour le mois de mars, les dépôts bancaires dans l’Hexagone ont augmenté de 19,6 milliards d’euros, contre seulement 5,9 milliards pour un mois « normal », indique la Banque de France. Les sommes placées sur les dépôts rémunérés ont, quant à elles, crû de 5,8 milliards d’euros contre 2,7 habituellement, selon la Caisse des dépôts. Sur ce total, 3,8 milliards sont venus grossir l’encours de ces produits stars que sont le livret A et le livret développement durable et solidaire (LDDS).

Alors que le taux d’épargne, c’est-à-dire la part du revenu consacrée à l’épargne, s’établissait à 15 % avant la crise sanitaire, il atteint désormais 42 % avec le confinement et devrait s’établir à 19 % sur l’ensemble de l’année 2020. Sur les huit semaines de confinement, ce sont au total 55 milliards d’euros qui, selon l’OFCE, ont été mis provisoirement en sommeil par les Français.

Une question de confiance

« Comme la consommation est empêchée par les mesures de confinement, et que par ailleurs les mesures de soutien comme le chômage partiel ont permis de préserver le revenu d’une majorité de salariés, les ménages augmentent mécaniquement leur épargne », détaille Xavier Timbeau, directeur de l’OFCE.

L’économiste rappelle également que cette propension à épargner davantage caractérise surtout les foyers aisés, « plus enclins à consommer des loisirs sociaux comme les bars ou les théâtres ». Inversement, « les dépenses d’alimentation ou de loyer qui pèsent plus lourd dans le budget des ménages les plus précaires sont maintenues, et ont même pu augmenter pour les familles qui doivent par exemple nourrir deux fois par jour leurs enfants n’ayant plus accès à la cantine », ajoute-t-il.

De l’utilisation du pécule mis de côté par les Français dépendra la dynamique d’après-crise

Quoi qu’il en soit, cette épargne forcée est un enjeu de taille pour les semaines à venir, puisque de l’utilisation de ce pécule va dépendre la dynamique d’après-crise. « Le facteur numéro un de la reprise : c’est la confiance », résume Philippe Crevel directeur du Cercle de l’épargne.

Si en sortie de confinement ces sommes restent immobilisées sous la forme d’une épargne de précaution, c’est-à-dire un montant que les ménages souhaitent garder de côté en cas de pépin, la consommation sera moins importante. En conséquence, les entreprises risquent de subir une perte d’activité et donc de licencier, entraînant pour le coup une baisse des revenus des ménages, donc de nouveau une moindre consommation, et ainsi de suite.

« Ce n’est pas d’épargne dont nous avons besoin aujourd’hui pour notre économie, c’est d’investissement », a martialement déclaré le ministre de l’Economie Bruno Le Maire. En réalité, pour l’instant, le fait que les ménages épargnent est plutôt une bonne nouvelle puisque c’est en partie le signe que les mesures de soutien qui les ciblent ont fonctionné. Au moins pour une partie d’entre eux, elles leur ont permis de maintenir leurs revenus.

A l’inverse, aux Etats-Unis, le gouvernement a été obligé de distribuer des chèques directement aux ménages pour faire face à une montée du chômage sans précédent et à la faiblesse du système de protection sociale américain.

Consommez ! Consommez !

« Soyons clairs, il est évident que l’épargne de précaution qui est en train d’être construite ne va pas se débloquer du jour au lendemain », a toutefois été obligé d’admettre Bruno Le Maire. Il faut donc inciter les ménages à consommer pour amorcer un redémarrage de l’économie.

Comment ? En respectant trois conditions, détaillées par le président de l’OFCE Xavier Ragot dans une vidéo sur Twitter. Une sécurité sanitaire d’abord, pour que les ménages ne se sentent pas exposés à un risque de contamination en allant faire leurs achats ; budgétaire ensuite, avec le maintien des mesures de soutien pour dissiper les craintes de pertes de revenus futurs – ce qui, en clair, suppose de renoncer à l’austérité budgétaire. Et troisièmement, en faisant tout ce qui est possible pour minimiser la hausse du chômage.

Déjà affecté par le projet de réforme des retraites, le moral des Français s’est fortement dégradé ces dernières semaines

Déjà affectés par le projet de réforme des retraites, le moral des Français et leurs perspectives d’avenir se sont sans surprise fortement dégradées ces dernières semaines. Reste que la confiance ne se décrète pas. Clamer « vous pouvez y aller, tout est sécurisé ! » ne suffira sans doute pas à les précipiter sur leur porte-monnaie…

Ce d’autant que « le retour de la consommation doit tenir compte des changements importants que l’on veut opérer au sein de nos économies », insiste Xavier Ragot. Il serait en effet totalement contre-productif que les mesures de soutien à la demande, attendues et demandées par certains secteurs, encouragent une consommation à outrance, sans tenir compte de nos objectifs en termes de lutte contre le changement climatique, notamment.

D’où, vraisemblablement, l’adoption des mesures de « fléchage » pour tenter d’orienter les dépenses des ménages, qui connaîtront quoi qu’il arrive un rebond lors du déconfinement, vers les produits les plus éco-vertueux.

Faire évoluer l’offre

Aussi louable soit-il, cet exercice réclame toutefois un certain doigté. « Garder en tête nos objectifs climatiques est impératif, abonde Xavier Timbeau, mais il faut faire attention à un changement de structure trop brutal de notre économie, qui aurait des coûts importants en termes de chômage. »

Par ailleurs, agir sur la demande suppose également d’agir sur la production, rappelle Wojtek Kalinowski, co-directeur de l’institut Veblen. Et cela prend du temps : « Orienter la consommation nécessite de faire appel aux outils traditionnels d’évolution de l’offre, comme par exemple les aides à la conversion vers l’agriculture biologique, tout en relevant les normes sanitaires et environnementales. Mais cela produit des effets uniquement à moyen et long terme. »

Julien Hallak, chargé de mission au sein du même institut, rappelle par exemple que « différentes normes sont également applicables à court terme pour imposer une plus grande réparabilité des produits, suivant par exemple les travaux de l’observatoire Halte à l’obsolescence programmée ». Ces contraintes pour les entreprises, qui aideraient à orienter l’épargne des ménages vers l’achat de produits plus durables, pourraient selon lui être compensées par un renforcement des commandes publiques.

Fléchage

Bref, si des aménagements à la marge sont possibles, le glas du monde économique d’hier n’a pas encore sonné ! Ceci dit, bien que la dépendance à l’existant soit forte, il reste possible de faire attention, au moins, à ce que les politiques de relance liées à la crise sanitaire ne nous éloignent pas de nos objectifs de réduction de gaz à effets de serre. On peut imaginer « mettre en place des incitations fiscales qui soutiennent des dépenses par ailleurs utiles des ménages : rénovation énergétique de l’habitat, achat de voitures électriques », détaille Patrick Artus, économiste en chef de Natixis.

Si des aménagements à la marge sont possibles, le glas du monde économique d’hier n’a pas encore sonné !

« Quant aux taux de TVA, on peut imaginer en baisser certains pour diminuer le prix à l’achat de quelques produits. Mais dans un contexte d’incertitude les ménages n’en profiteront probablement pas pour consommer davantage », poursuit-il. Au contraire, la diminution des prix induite par d’éventuelles mesures de ce type pourrait inciter les individus à placer la différence de montant en épargne, pour se constituer un matelas plus important en cas de coup dur. Cela ne semble pas forcément une bonne idée dans l’immédiat.

L’envoi aux ménages de chèques ou coupons ciblés, autrement dit réservés à des usages spécifiques, pourrait également contribuer à l’orientation des dépenses. Mais il ne résoudrait pas plus le problème du fléchage des sommes déjà présentes sur les comptes des épargnants, dont la dépense relève de leur seule volonté.

« Ce fléchage est de toute façon un sujet délicat, car il est très politique », rappelle Julien Hallak. « En l’état, une pénalisation supplémentaire de la consommation « brune », c’est à dire considérée comme nocive pour le climat, risque d’être inégalitaire, et donc contre-productive. » Il faudra donc prêter attention lors de cette reprise à renforcer le pouvoir d’achat des ménages les plus dans le besoin.

« Des leviers fiscaux et sociaux doivent être aussi actionnés pour contraindre les consommations ostentatoires des très riches », ajoute-t-il. Les grandes fortunes se passeront d’un nouveau yacht.

Des Français « frileux » ?

Sans attendre de savoir dans quelle mesure les ménages dépenseront leur argent à la fin du confinement, des propositions émergent pour aller piocher directement dans l’épargne des Français.

Le groupe socialiste à l’Assemblée a par exemple proposé un amendement, finalement rejeté, visant à taxer à hauteur de 0,5 % les encours d’assurance-vie supérieurs à 30 000 euros. « Ne taxer que certains produits d’épargne risque d’engendrer un simple transfert vers d’autres supports. Et taxer l’ensemble de l’épargne est évidemment une mesure largement impopulaire », estime Philippe Crevel du Cercle de l’épargne.

A droite, Eric Woerth a proposé la création d’un « livret C » (pour coronavirus). Conçu sur le modèle du livret A, dont les fonds collectés par la Caisse des dépôts servent à financer de grands objectifs comme la construction de logements sociaux, il permettrait selon le député LR de mobiliser davantage l’épargne en faveur de l’investissement. Pour Philippe Crevel, il n’est pas nécessaire de créer un livret dédié pour atteindre cet objectif : « Entre le livret A, le LDDS, le plan épargne logement et le livret jeune, la France dispose déjà de nombreux produits réglementés, dont une partie des fonds sont utilisés au profit de nos entreprises. »

Les Français investissent quasiment 10 % de leur épargne financière dans la détention directe d’actions cotées

La crise sanitaire ravive ainsi une fausse croyance répandue au sein des milieux financiers selon laquelle la « frilosité » des Français, et en particulier leur aversion supposée pour les produits financiers risqués comme la détention directe d’actions cotées, serait responsable de la mauvaise allocation des financements dans notre économie.

En réalité, leurs économies ne se résume pas à des sommes « dormant » sur des comptes. Les Français investissent quasiment 10 % de leur épargne financière dans la détention directe d’actions cotées. Et par ailleurs, les milliards placés sur les livrets réglementés comme le livret A et LDDS (751 milliards d’euros d’encours à la fin 2018) servent déjà au financement de la transition énergétique, du logement social et des PME.

Penser le long terme

Ce fléchage de l’épargne pourrait certes être amélioré de nombreuses manières. « Il faudrait renforcer l’action de la Caisse des dépôts et plus largement des investisseurs à long terme européens », estime pour cela Wojtek Kalinowski. Car ces institutions, qui gèrent une grande partie des fonds épargnés par les ménages, ont été pensées pour avoir une logique moins court-termiste que les gérants d’épargne privés.

Des garanties d’Etat pourraient être mises en place pour limiter le décalage potentiel entre la volonté fréquente des ménages de garder leur épargne liquide et mobilisable à tout moment et, d’autre part, la nécessité d’investir dans des projets de transition ou de développement économique qui, eux, ne sont rentables qu’à moyen ou long terme.

Aussi impressionnant que puisse sembler ce montant, les 55 milliards d’euros accumulés pendant le confinement ne représentent qu’une goutte d’eau supplémentaire dans l’ensemble des encours d’épargne disponibles en France. Ils rappellent l’importance de réfléchir à des modèles d’intermédiation qui améliorent leur fléchage en fonction d’objectifs définis collectivement.

Dans le cadre de la crise actuelle, un rebond de la consommation sera nécessaire dans les semaines à venir, car l’économie française ne peut fonctionner longtemps aux deux tiers de ses capacités sans conséquences sociales majeures.

Mais c’est moins l’arbitrage individuel des Français entre consommation et épargne qui déterminera la rapidité de la reprise que la continuation des politiques de soutien par l’exécutif, notamment celles dirigées vers les ménages les plus précaires.





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