Innovante, éthique… la basket se réinvente


Style et sneakers, une idylle qui dure

Si les derniers grands succès des maisons de mode sont des sneakers, cela n’a pas toujours été le cas. Pourtant très tôt embrassée par les marques de luxe (la maison Gucci s’est notamment illustrée dans ce domaine dès 1984 avec ses premières Tennis), elle a longtemps été reléguée au second plan. Et si elle a été la chaussure de prédilection des new-yorkaises pressées des 90’s qui n’hésitaient pas à les accorder à leurs tailleurs le temps de se rendre au bureau, et que Miuccia Prada s’est penchée sur son cas dès 1997, il aura fallu attendre le milieu des années 2010 pour qu’elle ne connaisse une nouvelle heure de gloire mainstream. Un retour en grâce qui a eu lieu il y a quelques saisons, initialement portée par la tendance de la running. Définitivement passée des terrains de sport à la vie quotidienne, la basket est aujourd’hui un incontournable de tous les vestiaires, du plus chic au plus casual. « La sneaker est le produit le plus symbolique de notre génération », analyse Sébastien Kopp, co-fondateur de la marque Veja. « C’est aussi le produit qui concentre le plus de pub dans ces coûts. Les grandes marques de baskets investissent dans les publicités, les égéries… Habituellement, 70% des coûts vont dans la publicité, le marketing et la communication, contre 30% pour la main d’œuvre et les matières premières. Ces dépenses ont forcément un impact sur la consommation des baskets aujourd’hui. Et puis il y a aussi un côté pratique, confortable, surtout pour les citadins qui se déplacent à pied ou en transport en commun. »

Mais il y a plus. Pouvant atteindre des prix parfois pharamineux, la basket est aujourd’hui le témoignage d’un statut social, de la même manière que le sac à main a pu l’être avant elle. Et si le simple logo d’une maison bien connue peut suffire à expliquer certains tarifs, d’autres facteurs entrent aujourd’hui en jeu. Parmi eux, l’avènement d’une chaussure plus avancée, aussi bien d’un point de vue technique que matériel. « La ville est devenue un terrain de jeu, explique Guillaume Meyzenq, vice-président de la division footwear de la marque Salomon, dont les baskets de trail connaissent un succès sans précédent ces dernières années. « Vous sortez de chez vous, il va falloir marcher jusqu’à la bouche de métro, peut-être prendre une trottinette à un moment, peut-être prendre un vélo, remarcher… La chaussure de trail qui a été construite pour faire des ultra-distances de centaines de kilomètres dans la montagne est extrêmement bien construite : elle est confortable, elle offre une proposition biomécanique, souvent de la protection, elle a de la stabilité et elle est donc parfaitement adaptée. Qui peut le plus peut le moins et elle a aussi cet attrait. »

 

Tech is the new cool

Mais que cela soit clair dès le départ : la recherche technique fait partie intégrante de la fabrication des baskets et ce, depuis des décennies. D’Asics à Adidas en passant par Nike et Reebok, chaque grand nom de la chaussure de sport est doté d’un département de recherche et développement qui œuvre à améliorer les aspects biomécaniques de ses produits, notamment leur légèreté, leur accroche et leur ergonomie. Le nerf de la guerre ? L’étude du mouvement, science en constante évolution, complexe mais indispensable à la création de chaussures qui accompagnent la performance tout en aidant à sa réalisation. Et depuis des décennies, ces dernières attrapent régulièrement l’attention du grand public. Dès sa sortie en 1972, la Cortez de Nike s’est avérée être un carton sans précédent. Développée par Bill Bowerman, co-fondateur de la marque et coach de course, cette basket ultra-légère à la double semelle en mousse a été dévoilée en marge des J.O. de Munich, où elle a été aperçue aux pieds de plusieurs athlètes de l’équipe américaine. Il n’en fallait pas plus pour séduire des milliers de spectateurs en quête de confort et de style. Descendue en masse dans la rue, cette chaussure à la silhouette facile à mixer avec un vestiaire quotidien est devenue à elle seule l’emblème d’une époque, éventuellement consacrée par Forrest Gump (coureur averti et Américain lambda) dans le film de Robert Zemeckis en 1994.

Et c’est également Nike qui collabore avec Michael Jordan en 1984, offrant à l’époque au basketteur le contrat le plus cher de l’histoire. Fruit (fructueux) de ce partenariat ? La Air Jordan 1, première basket d’une longue série à la robe aussi cool que sa semelle amortit les chocs. Mais loin de ces succès marketing, de nombreuses paires de chaussures taillées pour la course, la marche, le trail et bien plus encore sont régulièrement développées et ne connaissent le succès que dans le cercle restreint que représente leur cible. Jusqu’à ce la bonne combinaison entre en jeu. Et c’est précisément ce qu’il s’est passé entre Salomon et The Broken Arm.

En 2015, la marque d’Annecy, réputée pour ses chaussures de ski et de trail est contactée par le concept-store parisien fondé par Anaïs Lafarge, Guillaume Steinmetz et Romain Joste. La boutique a observé que certains de ses clients étaient intéressés par les chaussures techniques de la griffe et aimerait travailler avec la marque afin de proposer un modèle exclusif. Une collaboration fructueuse qui changera jusqu’à la structure de la maison et débouchera sur la création de Salomon Advanced, une ligne dédiée à des souliers plus citadins.

Mais le plus intéressant dans ce partenariat reste sans doute la manière organique dont il s’est déroulé. « Au lieu d’essayer de designer des choses pour la ville, on a collaboré avec ces gens comme on collabore avec nos athlètes », analyse Guillaume Meyzenq. « On a un modèle d’innovation chez Salomon qui est vraiment de traiter avec les communautés, avec des athlètes, d’écouter leurs besoins de performance et de développer des prototypes en fonction. De ces produits-là, on fait des mini-séries qu’on labellise S/Lab. Et on s’est rendu compte que quand on travaillait avec des gens comme The Broken Arm, il fallait qu’on soit authentiques. Qu’on soit de vrais ingénieurs, de vrais développeurs, de vrais designers et eux venaient et savaient détecter ce qu’il y a d’unique dans nos produits. Justement l’aspect technique, l’expression de la montagne, de l’outdoor… »

C’est précisément cette authenticité qui semble avoir en premier lieu également attiré les clients « mode » de la marque. « Aujourd’hui, la chaussure qu’on vend le plus en mode c’est la fameuse XT-6 qui est un produit S/Lab et qui pour les gens de Salomon reste quand même le produit qui a gagné l’UTMB avec Kilian Jornet il y a plus de 10 ans ! », se remémore Guillaume Meyzenq. « Comment voulez-vous que nous, avec cet imaginaire visuel qu’on a de ce produit-là, on puisse imaginer tous les attributs que Guillaume et Romain de the Broken Arm ont réussi à nous montrer ? Je suis convaincu qu’on aurait été incapables de le faire. Par contre on est capables d’écouter et on est capables aussi d’oser. »

Un succès qui ne s’arrête pas là. Car au-delà d’offrir les qualités techniques précitées, la marque a notamment contribué à l’émergence d’une nouvelle esthétique, plus brute, bientôt reprise par les plus grandes maisons, de Balenciaga à Burberry. 

 

Sous les baskets, le vert

Mais qui dit Recherche et Développement ne dit pas uniquement avancées biomécaniques. Depuis quelques années, une attention toute particulière est en effet portée aux matériaux innovants et recyclables, petits pas successifs vers l’avènement d’une basket green. Un terrain dont plusieurs marques ont fait leur ethos, Rombaut et Veja en tête.

La première est l’œuvre du Belge Mats Rombaut. Ancien designer d’accessoires pour une grande maison, il dévoile en 2011 sa marque de chaussures vegan. L’idée ? Créer une mode en phase avec le mode de vie végétarien qu’il mène depuis l’âge de 21 ans. « Pour mon travail, j’étais confronté tous les jours aux commandes de cuir ou de fourrure », explique-t-il. « C’était vraiment trop dur de concilier mon travail et mes convictions et c’est pour ça que j’ai décidé de créer une entreprise fondée sur mes valeurs et ma vision créative et esthétique. Pour produire des chaussures respectueuses de l’environnement et qui véhiculent un message positif, aussi. L’écoresponsabilité est la raison d’être de Rombaut. »

Ses meilleures armes ? Les matières naturelles telles que la peau de pomme ou la feuille d’ananas, issues de cultures agricoles et qui, une fois transformées, sont de parfaites alternatives au cuir. Une recherche d’innovation constante, qu’il a démarré seul. « Au début il n’y avait pas beaucoup d’options, donc j’ai dû développer les matières seul », se souvient-il. Le prix pour développer et produire des alternatives au cuir, véganes et de haute qualité est très élevé et le process requiert beaucoup des temps ainsi qu’une technologie appropriée et très moderne. » Des critères qui suffisent notamment à expliquer le prix de ses produits.

Depuis, Mats Rombaut s’est entouré d’autres acteurs qu’il a su rallier à sa cause : maraîchers (pour les fruits et légumes utilisés pour les tests et les teintures), surplus de l’armée (pour récupérer des matériaux à upcycler) et plus récemment, un laboratoire au Portugal, pays où sont produites ses chaussures, pour aller encore plus loin dans l’innovation de matériaux.

Et ses chaussures se démarquent également par leur silhouette originale ainsi que par leur cible : unisexe. Chaque modèle est produit dans un éventail de tailles allant du 36 au 46, généralement rehaussé d’une semelle crantée XXL (emblématique de la marque) et décliné dans plusieurs coloris et finis différents.

« Une mode écologique ne peut pas exister, elle doit exister », conclut-il. « Une mode et un nouveau luxe vegan et écoresponsables ont la capacité de devenir de nouveaux symboles, une façon pour les gens d’exprimer leurs convictions et leurs idées. Cela peut aussi créer une émulation positive et on a maintenant les moyens et la technologie nécessaires pour la créer et surtout la propager. »

Mais si les créations de Mats Rombaut s’adressent, par leur design, à un public plutôt averti, les sneakers ultra-épurées de Veja ont quant à elles conquis le cœur du grand public. Lancée en 2004 par François-Ghislain Morillion et Sébastien Kopp la marque est en effet aussi célèbre que ses fans. Apparu aux pieds de Reese Witherspoon, Meghan Markle ou encore Emily Ratajkowski, son modèle V-10 est un classique, doté d’une semelle en caoutchouc sauvage d’Amazonie. En 2020, un modèle sur trois proposé par la marque était vegan et 115 ne comportaient aucun produit animal. Cuir de maïs, de tilapia, coton biologique, B-Mesh… les alternatives sont aussi nombreuses que novatrices.

Meghan Markle chaussée du modèle V-10 de Veja / © Splash News.com/ABACAPRESS.COM

Cependant, loin de se reposer sur ses acquis, la griffe innove sans cesse et est notamment à l’origine de la première chaussure de course sans pétrole, qui allie donc technicité et écologie. Son nom ? La Condor. « Notre but était de développer une running qui allierait matériaux écologiques et performance », résume Sébastien Kopp. « Pensée pour le quotidien, la Condor s’adapte au footing du dimanche comme au semi-marathon. Elle est à la fois flexible pour un déroulé de pied naturel, et stable pour enchaîner les kilomètres sur différents terrains. Améliorée pour la collection AH20, elle est maintenant composée à 57 % de matériaux bio-sourcés et recyclés dont du caoutchouc d’Amazonie, de l’huile de banane, de la canne à sucre, de l’huile de ricin, du latex naturel, des déchets de riz et des bouteilles plastique recyclées. » Un résultat qui a demandé plusieurs années de développement depuis le lancement du projet en 2015. Le point de départ ? Le fait que les chaussures de course traditionnelles soient généralement confectionnées en plastique, lui-même composé à 99% de pétrole. « L’idée derrière ce projet Condor était simple : créer une paire qui supprimerait au maximum le plastique de la basket », explique encore Sébastien Kopp. « Nous avons créé une task force spécialisée dans le running pour ce projet, avec un ingénieur travaillant dans ce milieu depuis 20 ans ainsi qu’un project manager qui avait déjà 5 ans d’expérience. Pendant de longues années, l’équipe a cherché des matières innovantes qui égaleraient voire dépasseraient les qualités techniques des running haute performance mais qui seraient recyclées ou bio-sourcées. Le challenge est d’allier performance, design, souplesse et écologie à cette paire. C’est un cocktail de différentes matières et son ajustement est long et précis. » Un processus fastidieux mais payant : en 2020 la Codor a été élue Produit de l’année dans la catégorie Running dans le cadre de l’ISPO, le salon européen de l’outdoor et du sport.

Mais les grands noms de la chaussure de sport classique ne sont pas en reste. Depuis quelques saisons, les acteurs principaux du secteur s’illustrent également dans la quête d’une basket plus verte. Depuis plusieurs années Adidas travaille par exemple avec l’organisation Parley for the Oceans qui, comme son nom l’indique, œuvre pour la préservation du grand bleu. De cette union qui perdure depuis 2015, sont nés plusieurs modèles conçus dans une fibre à base de plastique recyclé, tiré des océans. Chez Nike, l’innovation est également au rendez-vous avec la VaporMax 2020 Flyknit, composée de matières recyclées à hauteur d’au moins 50% de son poids tandis qu’Asics a dévoilé cet été son Edo Era Tribute Pack, une gamme de baskets dont la tige est faite d’une maille obtenue à partir de bouteilles en plastique recyclées.

Et comme à son habitude, le luxe n’est pas loin derrière. Chez Balenciaga, les dernières moutures des Track 2.0, des Speed ou encore des Zen sont confectionnées à partir de matériaux biologiques et/ou recyclés tandis que Stella McCartney, pionnière dans le domaine, peaufine à chaque saison de nouveaux modèles de baskets eco-friendly pour faire écho à ses collections de prêt-à-porter.

 

Un nouveau cycle de vie

Et si le renouveau de la basket ne tenait pas uniquement à ses performances ou les matériaux dans lesquels elle est coupée mais également à son cycle de vie et à ceux et celles qui la fabriquent ? La mode étant l’une des industries les plus polluantes au monde, les enjeux environnementaux sont au cœur du débat… mais l’humain n’est pas à négliger non plus. Si le système a longtemps fermé les yeux sur ses moyens de fabrication, les nouveaux acteurs du marché entendent bien changer la donne. « VEJA mixe projets sociaux, justice économique et matières écologiques. Avec un dénominateur commun : la transparence », reprend Sébastien Kopp. « Nous connaissons toutes les personnes avec qui nous travaillons : des producteurs de coton biologique, aux employés des usines etc… Cela nous permet de savoir exactement ce qu’il est possible de faire ou non avec nos modèles. Aller sur le terrain, marcher dans la forêt amazonienne, avoir des employés sur place tous les jours qui tissent des relations avec les personnes qui fabriquent nos baskets… C’est la clef de la réussite. »

Et en plus d’imaginer des modèles inédits, les marques travaillent ces dernières années à améliorer leur cycle de vie et en particulier, la fin. S’il y a plusieurs décennies, l’unique enjeu était de créer une basket originale, performante et/ou green, l’idée est aujourd’hui de réfléchir à sa reconversion dès sa conception. Et il n’y a pas que les principaux acteurs du secteur qui innovent sur ce terrain. La Manufacture, l’une des plus anciennes usines de chaussures de France et propriété du groupe Eram, a notamment mis au point le projet Sessile, un circuit court avec réparabilité et recyclage. Confectionnée dans l’hexagone de A à Z, cette chaussure privilégie les matériaux recyclés et/ou recyclables et une fois usagée, peut être collectée afin d’être remise en état pour être revendue ou transformée en semelle si elle est trop abîmée.

Un geste écolo qui commence à faire son chemin auprès des marques déjà établies. Cet été, Veja a installé un test hub à Bordeaux, afin de proposer à ses clients un service de réparation de ses chaussures, doublé d’un centre de collecte, première étape vers le recyclage de ses paires les plus usées. Quant à Nike, elle va encore plus loin en collectant dans ses magasins les chaussures de sport de toutes marques, qu’elle transforme en Nike Grind, un matériau utilisé pour le revêtement de terrains de sport ou d’aires de jeux. Et Salomon n’est pas en reste non plus : sa dernière sneaker, l’Index 01 est entièrement recyclable. Une fois usée, il suffira aux clients de la renvoyer à la marque, afin qu’elle soit démantelée et qu’elle trouve une seconde vie, notamment dans la composition des chaussures de ski qui ont fait la réputation de la griffe d’Annecy. La boucle est bouclée.



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