« On vit une parenthèse dont il faut faire une force, c’est un moment d’expérimentation »


La place du Capitole était déserte à Toulouse (Haute-Garonne), le 17 octobre 2020.  (ADRIEN NOWAK / HANS LUCAS / AFP)

20 millions de Français viennent de passer une première soirée sous couvre-feu. Tout le monde chez soi avant 21 heures pour lutter contre le virus. Le sociologue Jean Viard nous suggère de ne pas prendre cet évènement en attendant qu’il se termine, mais plutôt de le transformer en expérience de vie. Une vie contrainte, qui restreint nos libertés, mais un apprentissage. 

franceinfo : Jean Viard, c’est un fait social majeur ?

Jean Viard : C’est incontestablement un fait social majeur. Il faut raconter l’histoire du couvre-feu, c’était au Moyen-Âge, dans les villes en bois, pour obliger les gens à fermer les feux à 20 heures, parce que sinon, la ville risquait de brûler. Et puis, c’est devenu une catégorie politique en fait, avec Guillaume le Conquérant, en 1048 pour calmer les Saxons. C’est pour calmer les sociétés qu’on utilise ce modèle. Et puis, on a tous en mémoire, évidemment, le couvre-feu que les nazis ont imposé à Paris en 1940, quand ils sont arrivés, qui n’a, je crois, duré que deux jours, mais qui nous a beaucoup marqués. On a tous vu des photos.

Ça, c’est le départ. Ça renvoie à la guerre. Ça, c’est incontestable. Mais cette fois ci, ça renvoie aussi à l’égalité, parce que les grandes métropoles sont traitées de la même manière alors qu’elles ont des taux de maladies différents. On n’est pas dans l’erreur qui avait été commise avec Marseille, qui s’était sentie exclue alors qu’on voit bien aujourd’hui qu’elle est la moins malade, si on peut dire de toutes les métropoles, mais je voudrais insister sur une chose.

Ça restreint nos libertés. Et aujourd’hui, avec l’assassinat de Samuel Paty qui justement enseignait la liberté, il faut bien voir que dans nos sociétés, la liberté, c’est ce que l’on a de plus précieux et qu’il faut la défendre. Alors, bien sûr, je suis pour qu’on accepte de la restreindre pour la pandémie, mais il faut que ça soit le droit. Il faut que ça soit une durée fixe. Il faut se dire qu’on s’habitue  à l’absence de liberté, si vous voulez. On est en grand danger parce qu’on est pris à contre-pied de deux côtés. D’un côté par les attaques, j’allais dire fascisantes contre la liberté, de l’autre côté par cette pandémie. Je crois qu’il faut avoir ça dans la tête pour la respecter et en faire un évènement.

Après, on va dire autre chose. Le couvre-feu, c’est moins grave que le grand confinement. Faut quand même le garder en tête, car la plupart d’entre nous ne sortons pas le soir. Et en plus, il n’y a quand même que le tiers des Français qui sont touchés. C’est pour ça que l’opinion publique soutient très fortement. Mais c’est vrai qu’il y a deux groupes. D’abord, les touristes ont disparu. Pour l’économie touristique, c’est une catastrophe. Et puis, évidemment, c’est un problème pour les gens de culture, les gens de fête et les étudiants. Donc c’est vrai, y compris dans les quartiers en difficulté où la rue au fond, c’est l’espace de défoulement des jeunes, parce que leur maison, ils sont souvent nombreux, c’est petit. Là on a un vrai problème.

Mais je dirais quand même deux choses,  d’abord chantons victoire, je veux dire, on a sauvé des dizaines de millions de vies. C’est ça qui est en train de se passer. On oublie de le dire toujours. Au début de la pandémie, en mars dernier, on comparait à la grippe espagnole. 50 millions de morts. On est à 1 million. En France, on estimait à 300 000 morts, on est à 30 000. Donc, si vous voulez, on a gagné des vies. Il faut se le dire. Parce que sinon, on sait plus pourquoi, au fond, on vit des choses aussi pénibles. On vit des choses pénibles parce qu’on a sauvé des dizaines de millions de vies. Je crois qu’il faut le répéter toute la journée.

Est-ce que, plus que jamais Jean Viard, il y a deux France aujourd’hui, celle des métropoles sous couvre-feu et celle des campagnes, pourrait-on dire ?

Oui, mais ce n’est pas celle des métropoles, puisque la plupart des gens dans les métropoles ne sortent jamais le soir. Donc c’est là où je relativise le propos, et c’est pour ça aussi qu’on dit aux gens vous pouvez sortir étudier, vous pouvez sortir travailler. Vous pouvez partir en weekend et en vacances. On n’est pas complètement enfermés. Mais c’est vrai que pour ce qui concerne le cœur des villes, cette vision hier de Paris ou de Marseille complètement vide à 9 heures du soir, ça a quelque chose de terrifiant. Parce que la ville, c’est la vie, c’est la rencontre, c’est tout ça.

Mais moi je dirais une chose : essayons de se dire, on n’attend pas que ça soit fini, parce qu’on ne sait pas quand ça sera fini. Faisons autre chose. Regardez le nombre de gens qui se sont mis à lire, le nombre de livres qu’on a achetés. On peut plus aller au théâtre, on va lire un peu plus, on retournera au théâtre après. Ou on ira au théâtre le matin. Oui, c’est ça qu’il faut se dire. On vit une parenthèse dont il faut faire une force parce que sinon, on va attendre – mais peut être qu’ils ne trouveront pas de vaccin avant je ne sais pas combien de temps. Il est important que chacun se dise comment je fais de ça un apprentissage contraint, pas positif, mais c’est un moment d’expérimentation.

Oui, peut-être les étudiants vont boire un peu moins de bière et un peu plus travailler, ça va moins les amuser. Ils se rattraperont l’année prochaine. Non, mais si vous voulez, je ne veux pas faire le vieux qui donne des conseils mais je dis : ne considérez pas qu’on attend la fin. On vit à côté d’une pandémie et essayons de vivre le mieux possible, de se demander qu’est-ce qu’on peut inventer pour que ça soit, disons, enrichissant.  



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