Renaud Muselier : « Le ministère de la Santé est devenu un État dans l’État »

Il ne veut pas que « les erreurs du passé » se reproduisent. Et, s’il refuse de jeter la pierre à Jean Castex – « mon ami », dit-il – et à Emmanuel Macron, Renaud Muselier ne peut s’empêcher de s’agacer devant les choix de l’exécutif. Pour le président Les Républicains de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la décision de reconfiner le pays ne pouvait être évitée au regard de l’explosion de l’épidémie ces derniers temps sur une grande partie du pays. Comme beaucoup de Français, il ronge son frein, accepte le couperet, mais l’élu ne cautionne pas la décision du président de la République.

Le Point :L’horreur a de nouveau frappé, à Nice, ce jeudi. Ne peut-on donc rien faire ?

Renaud Muselier : Nice est une ville martyre du terrorisme, c’est la troisième fois qu’elle est visée par les islamistes. Toute notre région partage le deuil des Niçois, de Christian Estrosi, leur maire, et toute notre région partage aussi leur colère et leur révolte. Je ne peux pas accepter qu’on se résigne ! Tous, du sommet de l’État jusqu’aux élus locaux, nous devons maintenant faire la guerre, avec toute la détermination et l’autorité de l’État. Cela nécessite des moyens considérables, qu’ils soient juridiques, financiers ou humains. La région Sud prend sa part : nous allons installer la vigilance face aux signaux faibles de radicalisation dans toutes les sphères de la société, et j’annoncerai prochainement un cadre global dédié à la sécurité de nos concitoyens.

Les soutiens à notre modèle laïque se font rares sur la scène internationale. Sommes-nous seuls dans ce combat ?

Il ne faut pas tomber dans un choc des civilisations dont rêvent les islamistes. À commencer par Erdogan, qui agite le vieux rêve d’un califat mondial pour unir les sunnites du monde entier contre nous. Nous devons montrer l’unité de l’Europe dans cette crise, car c’est à ce niveau que se joue le rapport de force. Mais nous devons aussi sans cesse parler aux musulmans modérés du monde entier, car c’est la vocation de la France.

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On avait balayé d’un revers de la main l’idée d’une deuxième vague, à tort. Que faut-il faire, en termes de stratégie sanitaire, pour s’éviter une troisième vague et un confinement qui irait avec ?

Nous devons nous battre pour la vie. Pendant ce confinement aménagé, certaines parcelles de vie sont encore possibles, notamment l’éducation et certaines entreprises – nous devons les aider ! De même, il faut préparer le déconfinement pour que ce confinement soit le dernier. Pour cela, il faut inonder le pays de tests rapides pour mettre fin à l’incertitude sanitaire. Si nous savons en temps réel qui est malade et qui ne l’est pas, nous pourrons revenir à la vie. Pour cela, je veux doter ma région de ces tests de moins de vingt minutes pour tous les cas contacts.

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Sur le plan de la stratégie sanitaire, rien n’a été retenu, rien n’a été préparé !

Le Pr Didier Raoult, dont vous êtes proche, nous avait dit qu’il n’y aurait pas de deuxième vague, que cela relèverait de la « fantaisie », de la « science-fiction ». Le soutenez-vous toujours malgré ces erreurs de prédiction ?

Dans ce genre de pathologies, tout ne se passe pas comme beaucoup le disent à un instant t. Voilà ce qu’il a expliqué à maintes reprises. De toute façon, je continuerai à le soutenir. C’est une sommité scientifique dans son domaine et, avec son IHU, il a soigné beaucoup de gens. C’est le premier qui a mis en place la technique « masquer, tester, tracer, traiter » pendant que le conseil scientifique nous expliquait qu’il ne fallait ni masques ni tests et prendre de l’aspirine.

Il n’empêche, les scientifiques alertent depuis plusieurs semaines sur la possibilité d’une deuxième vague. Didier Raoult, Emmanuel Macron, Jean Castex…, ils semblent découvrir la lune !

Le ministère de la Santé a émis beaucoup de contre-vérités depuis le début de cette crise. Je ne reviendrai pas sur l’échec des masques ou sur celui, plus récent, des tests. Toutes ces carences de l’État ont été cautionnées par le conseil scientifique. Sur le plan médical, on a beaucoup appris de la première vague. On sait comment le virus circule, comment il faut s’en protéger. Avant, un malade sur deux décédait en réanimation et, maintenant, il n’y en a plus « que » – si j’ose dire – 15 %. Mais, sur le plan de la stratégie sanitaire, rien n’a été retenu, rien n’a été préparé ! Il n’y a eu aucun progrès. La pression sur les lits de réanimation est telle que le président de la République et le Premier ministre ne savent pas comment endiguer cette deuxième vague. Il y a bien eu, avec le Ségur de la santé, une réponse financière à un personnel soignant souffrant et en perte de reconnaissance, mais la structure de soins n’a pas été améliorée. Les mêmes qui ont mal géré la première crise sont les mêmes qui gèrent la deuxième. Dans ce genre de crise, ce n’est jamais un bon signal.

C’est-à-dire ?

Le gouvernement est sous la pression d’une doctrine édictée par le conseil scientifique. Le ministère de la Santé, lui, ne donne aucune possibilité de faire autrement que de prendre des décisions difficiles. Il faut protéger ceux qui meurent et laisser vivre les autres, mais eux gèrent tous les Covid de la même manière… Il y a le Covid de la nuit, le Covid de la famille et celui de l’entreprise. Ce n’est pas les mêmes contaminations, mais on met tout le monde dans le même sac.

Quand vous soignez votre patient, vous lui donnez de l’espoir.

Les décisions sont-elles prises à temps ou en retard ?

Quand le diagnostic est mal posé à l’entrée, la réaction est difficile et inadaptée. On ne peut pas se permettre de fermer les lycées. À partir du moment où on respecte les gestes barrières, pourquoi pourrait-on faire ses courses mais ne pas aller acheter un livre ou un tee-shirt  ? Cela m’a dérangé de voir le conseil scientifique s’exprimer, de façon très catastrophiste, en début de semaine dans l’opinion publique alors que sa seule mission devrait être de donner les avis les plus posés possible de façon à prendre une décision le plus sereinement possible. Quand il parle dans les médias, le conseil scientifique tient des conversations de comptoir et dénature la parole scientifique. Le décideur est mal équipé et les seuls messages que l’on entend toute la journée sont « on va mourir demain ».

Pour vous, le conseil scientifique est-il trop catastrophiste ?

Je suis un médecin de formation. Quand vous soignez votre patient, vous lui donnez de l’espoir. Vous le traitez pour le faire avancer, pour qu’il aille mieux, pour qu’il supporte sa pathologie. Là, on inflige une punition sans jamais dire si cela ira mieux demain. Avec le confinement, on vous dit d’entrer dans un tunnel sans lampe frontale.

Le gouvernement ne donne aucune perspective encourageante, jamais !

Pensez-vous que les Français acceptent moins les mesures drastiques ?

Mon inquiétude, dans cette société aussi réglée, c’est que l’on s’adapte à une vie contraignante. De toute façon, il n’y a pas de moyens policiers pour appliquer les règles. On ne va pas non plus envoyer l’armée. En édictant des règles sans l’adhésion du peuple, on organise mécaniquement une fraude à grande échelle. Les bons élèves sont punis, quoi qu’il en soit, et d’autres trouveront des parades. J’y vois là de l’injustice.

Je crains aussi les réactions selon les catégories sociales. Il y a les personnes âgées qui prennent conscience que ce virus est leur plus grand danger et, d’un autre côté, il y a les jeunes qui ne meurent pratiquement pas, en tout cas, sous 35 ans, cela n’arrive presque jamais. Eux, on les prive de formations, de lycée, d’université, de sorties. On les prive de liberté parce que l’on considère qu’ils sont des contaminants potentiels tueurs de vieux. C’est une responsabilité énorme à faire porter sur toute une génération qui démarre dans la vie. Je n’y souscris pas.

Le défaitisme serait-il donc la règle ?

Le gouvernement ne donne aucune perspective encourageante, jamais ! Mais, Bon Dieu, donnez-nous de l’espoir ! Le bon signal serait de dire « faisons des efforts afin que l’on fasse Noël en famille, dans la joie ». Non, ils préfèrent dire dès aujourd’hui que les régionales seront reportées et laissent planer le doute sur les fêtes de fin d’année plutôt que de donner l’espoir d’aller voter en mars grâce aux efforts que l’on fait aujourd’hui. On a moqué Raoult, mais lui a donné de l’espoir aux gens qui venaient le voir.

Fin septembre, on moquait presque Esther Duflo, Prix Nobel d’économie 2019, qui proposait un « confinement de l’avent pour sauver Noël ».

Je suis toujours surpris de voir que, dans un pays comme la France, on moque les sachants tout en laissant des non-sachants s’exprimer sans arrêt. C’est l’un de maux de notre société devenue schizophrène, où l’on critique toutes les autorités, tout en réclamant toutes les libertés. Une société qui, il y a un an, ne voulait pas du vaccin de la grippe et se rue dessus au point d’être en rupture de stock. D’ailleurs, cette histoire de vaccin de la grippe est une nouvelle preuve de l’impréparation de l’État !

Comment ça ?

On critique toutes les autorités, tout en réclamant toutes les libertés imaginables. Une société qui ne voulait pas du vaccin contre la grippe il y a un an et se rue dessus au point d’être en rupture de stock. Une rupture de stock qui est, d’ailleurs, une faute lourde de stratégie du gouvernement. Dès juillet, je disais « pensez aux vaccins cet hiver parce que, quand les gens vont se mettre à tousser, ils encombreront les cabinets médicaux et on ne saura jamais si c’est la grippe ou le Covid ». On est fin octobre et il y a déjà une pénurie. Ce n’est pas une doctrine de santé publique… On est chez les fous !

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Vous accusez le conseil scientifique et le ministère de la Santé mais, depuis mars, c’est bien Emmanuel Macron et le Premier ministre qui tranchent !

Le fait de laisser parler le conseil scientifique toute la journée dans la presse est une faute politique majeure, à moins que ce ne soit une tactique pour préparer l’opinion publique à des décisions difficiles.

N’acceptez-vous pas les nouvelles mesures ?

Je ne vois pas comment Emmanuel Macron pouvait éviter le confinement. Il n’a pas le choix, mais c’est une décision que je ne peux pas cautionner. C’est une décision qu’ils doivent assumer car ils auraient dû anticiper et éviter cette situation. À chaque fois que les collectivités territoriales ont donné leur avis, ils ne nous ont pas écoutés. Le gouvernement ne s’appuie sur personne. C’est le choix du ministère de la Santé que de tout décider depuis Paris. Ce ministère est devenu un État dans l’État. Il l’emporte sur le ministère de l’Intérieur, de la Défense, etc. Même le conseil scientifique parle au nom des ministres à la télévision.



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